Dimitri Tsykalov
SKIN

5 décembre 2015  - 16 janvier 2016

Vernissage le 5 décembre 2015
à partir de 16 heures

 

« Que meure avec moi le mystère qui est écrit sur la peau des tigres. »
Jorge Luis Borges, L’Écriture du dieu, in L’Aleph.

 

Au fil des années, j’ai connu l’atelier de Dimitri Tsykalov dans différents états. Et l’artiste lui-même dans différents états d’obsession dont je saisis aujourd’hui que, sous leurs formes multiples, ils esquissaient une seule et unique préoccupation. La dernière fois que je lui ai rendu visite, son lieu de travail avait pris l’apparence d’un stock d’armes, d’un empilement de boîtes de munitions montant jusqu’au plafond. Et je lui faisais la remarque que dans les guerres modernes, où le métal prédomine, le bois demeurait réservé aux caisses d’obus et aux cercueils. Tant de récits reviennent à la mémoire, de soldats débarquant dans des villages du front, leur phalange effrayée défilant entre des monticules de boîtes de munitions et d’autres de bières fraîchement clouées. Il y en a toujours un parmi eux, davantage fanfaron ou plus superstitieux que ses frères d’armes, pour apostropher le croque-mort : « Tu me réserves la plus belle ! ».

À partir de ces boîtes, en provenance du monde entier — Allemagne, France, Angleterre, Russie, Etats-Unis, Chine, etc. —, de toutes les couleurs, où les calibres, les composés de TNT, la chimie des explosifs s’écrivent dans tous les alphabets, Dimitri Tsykalov, les découpant, les ajustant, confectionnent d’impressionnants trophées de chasse. Cela s’appelle Skin. Des ours, des lions, des panthères, des tigres… Un zèbre aussi, mais essentiellement des prédateurs carnassiers. Parce que ce qui, à l’évidence, obsède Dimitri Tsykalov — et cela s’impose depuis sa fameuse série photographique Meat, où l’on voyait des hommes et des femmes harnachés, équipés d’uniformes et d’armes réalisés à partir de morceaux de viandes rouges —, c’est le champ du carnage. Et par carnage, il faut entendre précisément ce que le terme dit d’un temps — que ce soit celui de la guerre ou de la chasse —, où l’homme, entre deux carêmes, s’autorise à abattre de la chair, pour s’en repaître ou simplement s’en réjouir. C’est cette obsession qui rend les sculptures particulièrement inquiétantes, parce qu’elles pourraient se contenter d’être des hommages aux sculptures collages de Schwitters, à des formes connues et répertoriées d’une marqueterie dadaïste de type Merzbau. Or, l’on se rend vite compte que leur statut même d’œuvre d’art fonctionne comme un leurre. Les motifs de leur pelage fonctionnant certes comme la restitution réaliste de la dépouille d’un animal véritable, mais également comme un camouflage de l’objet d’art en tant que tel.

Jean-Yves Jouannais, L’écriture du Tigre


 

5th December 2015 - 16th January 2016

Opening 5th December 2015
starting 4 pm

 

« May the mystery lettered on the tigers die with me. »
Jorge Luis Borges,
The Writing of the God, in The Aleph

 

Through the years, I have known Dimitri Tsykalov’s studio in different states. And the artist himself in different states of obsession that, under their multiple forms, were all outlining a same and unique preoccupation. Last time I went to see him, his studio had taken the apparence of a weapon-stockpile, a ammunition boxes stack from floor to ceiling. I pointed out that in modern wars, where steel dominates, wood seems to be devoted to shell boxes and coffins. So many stories come back to memory about soldiers arriving in villages on the battlefront, with their frightened regiment walking between mounds of ammunition boxes and of freshly nailed beers.There’s always one among them, more braggart or superstitious than his brother in arms to shout at the undertaker « Save me the most beautiful one! »

On these boxes of all colors, coming from all over the world – Germany, France, England, Russia, U.S.A, China, etc. -, calibres, TNT compounds and explosive’s chemistry are written in every alphabet. By cutting and adjusting them, Dimitri Tsykalov creates impressive hunting trophies. This is called Skin. Bears, lions, panthers, tigers.... Even a zebra, but mostly carnivorous predators. Because what clearly obsesses Dimitri Tsykalov - and that is evident since his famous photo series Meat, where men and women were tied up, equipped with uniforms and weapons made out of pieces of red meat - it is the field of carnage. And by carnage one must understand exactly what the word says of a time - which could be a time of war or hunt - when man between two fasts slaughters flesh, either to feast on it or just to celebrate. It is that obsession that makes the sculptures particularly disturbing, otherwise they might have been some mere tributes to collage sculptures by Schwitters, to known and categorized dadaïste marquetry in Merzbau style. Nevertheless, we soon realize that their status, as works of art, it is just an illusion.The fur’s patterns surely work as a realistic restitution of the remains of a real animal but also as a camouflage of the art object as such. 

Jean-Yves Jouannais, extract of the text The Writing of the Tiger