Florence Cantié-Kramer
Unreasonable...

12 Janvier - 13 Février 2013
Galerie Rabouan Moussion, Paris

A une ère caractérisée par une communication massive, Florence Cantié-Kramer attire notre attention sur Le Silence Déraisonnable du Monde (Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942). Elle ferme les yeux au vacarme assourdissant qui nous entoure pour en saisir une essence plus profonde : le silence par lequel le monde nous répond, qui incite à la méditation. 

Cette artiste travaille le matériau brut, elle façonne la cire, le cuir et le plomb comme les mots et la lumière dont elle les habille, parfois les enferme dans une bulle, en suspens. On part de rien et on crée du sens, ex-nihilo. Des néons traversent l’exposition, la lumière noire donne l’illusion et souligne des mots, les met en confrontation. Des parcelles de corps éparses rythment la lecture. 

Et à travers eux, elle entame une réflexion sur les chimères auxquelles nous vouons nos cultes : il est possible d’éviter les croyances, ou de provoquer les dieux à la manière d’un Sisyphe, condamné pour son affront à pousser une pierre qu’il sait déjà destinée à retomber. Mais Camus s’imaginait un Sisyphe heureux, délesté du poids de la religion et pleinement conscient de l’absurdité de sa condition. C’est précisé- ment cette conscience qui était sa force. 

C’est par la résistance ou la fragilité du matériau que Florence Cantié-Kramer régit sa propre condition : nécessairement absurde, sans réponse face au monde qu’elle interroge mais façonnant une répartie dans sa sculpture. 

Dans ce travail brut elle sculpte le sens, comme les répliques d’un séisme intérieur n’ayant trouvé de réponse au monde que dans les résistances ou les allégeances de la matière. 

Elle se fait Sisyphe portant une asperge, qui pourrait être sculptée dans l’albâtre ; c’est en fait de la cire, sanglée ou simplement posée sur du plomb. Ces matériaux si différents s’unissent et se complètent dans un travail noble, à la fois brut et fragile. 

Cette asperge n’est pas dénuée d’histoire : Edouard Manet, après avoir livré une huile représentant une botte d’asperges, se vit offrir plus qu’il n’en demandait. Son collectionneur (Charles Ephrussi) avait estimé juste de payer cette œuvre à la hauteur du plaisir qu’elle lui procurait. Le peintre, pour le remercier, lui adressa une nouvelle toile ornée d’une seule asperge cette fois, indiquant qu’il l’avait omis à la botte... 

Cette histoire de respect mutuel devient un mythe absurde et poétique. 

Alice Cazaux