PRÉSENT          FUTUR         PASSÉ

Hervé Télémaque

L’Inachevée “conception”

16 mars - 11 mai

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« Nul ne supporte trop longtemps la tension renfermée de la  perfection » Edouard Glissant, La route bruissante : silencieuse, in La Terre le feu l’eau et les vents, Galaade, 2010.


L’ombre de Télémaqueland s’encanaille et fait le trottoir sur les boulevards, quartier Oberkampf. Dans la rue, la peinture patine : soleil, pluie, pollution, poussière et graffitis défigurent, effacent, recouvrent et prolongent cette immense peinture murale réalisée au début des années 2000, dans le cadre d’une commande publique souhaitant faire de Paris une ville-musée. Mais la rue est sans conservateur et se joue de la préservation de l’art, ce qui ne devrait pas déplaire à son auteur, Hervé Télémaque, mystérieux artiste franco-haïtien, qui recherchait dès les années 1960 un sursaut de l’art en puisant dans les cultures populaires, dans la politique et dans la poésie du dehors.

Lyannaj 

Le XXIème siècle est celui de la jungle numérique, entre intelligence artificielle et algorithmes qui infiltrent nos vies et s’essayent aussi à la peinture. Télémaque pourrait être le nom d’un logiciel produisant des compositions opaques, peuplées de signes bien connus puisés dans l’imaginaire collectif et les objets utilitaires du quotidien (1), mais associés sans aucune transparence avec une ligne plus ou moins claire : le travail du peintre est de rendre visible ce qui est nécessaire et d’enfouir ce qu’il faut taire pour élaborer un jeux d’apparences. Alors si l’on couche de manière clinique et factuelle sur procès verbal le « répertoire de formes-objets »  (2) et les mots peints par Télémaque, un poème d’images et de sons surgit, ce qui n’étonnerait pas le critique Bertrand Lamarche-Vadel qui observait chez l’artiste un « dépaysement des signes » dont la composition serait dictée par la technique des poètes contemporains.

Y’a bon (Banania), menottes, matraques, cravaches, Batman, jeux de mains, Le Monde, soutiens-gorge, slip kangourou, mannequin couture, canard enchaîné, Babibel, Bibendum, BUY TELEMAQUE, signes vaudous, gouffres édentés, orifices coquins, canne cassée, Net Blacks / White persons Only, tente de camping, éponge qui s’éponge, narine (d’Amin), feu rouge jaune vert, ciseaux, Venus Hottentote, date de naissance, sifflet criant, parapluie, chiottes, cow boy et jambe de bois, marteau, corps obèses, 1789, chaussures à talons, ampoule, accroche-soleil, lait et sang, coffre-fort, flingues, Tintin, Sarkozy, Chirac, Qui fait le nègre ?, ombres militaires, Fidel Castro, marc de café, Baron Samedi, produits pour cheveux, équipement pour chevaux, éléphants, corps de chasse, lassés las et délassés, maisons rurales, basket sur skateboard… Autant de mythologies quotidiennes (3) envisagées par l’artiste comme des « complices inquiétants », toujours « doués d’une malice interne », qu’il sample et assemble selon la dynamique du Lyannaj (4), ce qui fait de Télémaque un artiste bien plus hip-hop qu’il ne le croit.

Nwar c’est nwar 

La peinture de Télémaque est nwar, noire et guerrière, souvent imprégnée de sexualité,  d’anticolonialisme et de références à ses racines haïtiennes. Si son père le rêvait diplomate, Télémaque fils a préféré se salir les mains dans l'acrylique et suivre le chemin de son grand père maternel, Raphael Brouard, fondateur des revues indigénistes La Revue indigène et Les Griots, et de son oncle Carl Brouard, poète de la négritude. Comme beaucoup de haïtiens, le premier grand déplacement de Télémaque est new yorkais. Il quitte Port-au-Prince en 1957 quand François Duvalier arrive au pouvoir. Alors Télémaque élabore une peinture qu’il décrit comme étant du sous Braque, un peu cochonne et coquine, une peinture marquée par sa découverte de l’expressionnisme abstrait dont il va rapidement se lasser. New York, c’est aussi l’émergence du pop art, l’énergie des contre cultures, l’exercice d’une psychanalyse en français avec Georges Devereux. New York, c’est surtout une première expérience concrète du déracinement et du racisme, des difficultés pour trouver un atelier ou un peintre noir dans un musée, une bonne raison de plus pour s’échapper. Le second grand déplacement est français, en 1961, lorsque Télémaque s’installe à Paris et fricote avec les surréalistes, Jean-Jacques Lebel, rencontre André Breton, avant de devenir l’un des piliers de ce que l’on appellera - qu’il le veuille ou non - la Figuration Narrative. La ligne Pop devient plus claire et tracée grâce au système de l’épiscope, les objets sont en apesanteur, il les pioche dans les références populaires, la bande dessinée, la publicité, le monde de la rue et de la consommation. Autant de signes qu’il perturbe encore plus, de manière magique, lorsqu’il intègre dans son travail des signes vaudous, des références à ses racines, après un retour en Haïti en 1973. Télémaque abandonne l’épiscope et retourne au dessin (avec l’usage du papier calque comme un patron de couturier et du fusain pour nwarcir le trait désormais accompagné de halos obscurs), intègre des morceaux de bois dans ses compositions, sculpte directement avec le marc de café ou rend hommage aux peintres Arshile Gorky et Hector Hyppolite. Autant de recherches qui prendront un nouveau tournant en 2006 lorsque Télémaque, qui peignait à deux mains, perdra l’usage de celle de droite. Obligé de réadapter sa technique picturale, l’artiste donne naissance à ce qu’il appelle la Canopée (5)… toujours en trois couches sans croûte, quelque part dans l’inachèvement.

L’infini

De la Tour de Babel aux graffitis collaboratifs peints par SAEIO avec ses ennemis, en passant par Les quatre esclaves qui sommeillent dans le marbre de Michel Ange,  les furieuses ébauches de Vasari, les sculptures infinissables de Giacometti, les peintures infinies de Barnet Newmann, la symphonie en mi et en quatre mouvements de Schubert, la Sainte Barbe de Jan van Eyck, le Cerf de Gerhard Richter, les pieds des baigneuses de Cézanne, les tableaux illégaux de Fabrice Yencko (dont des portraits de chiens de maitre-chiens, que l’on retrouve chez Télémaque et qui effraient ses visiteurs), nous sommes passés d’une culture de l’achevé à celle de l’inachèvement. Le dernier numéro de la Nouvelle Revue de Psychanalyse publiée en 1994 fut consacré à l’Inachèvement. Son argument introductif est éclairant : « Certes on peut préférer l’esquisse au tableau fini, les Pensées de Pascal sous leur forme fragmentée, reste que les termes mêmes d’esquisse ou de fragment se réfèrent à une « belle totalité » sans faille, à une perfection non atteinte mais qui pourrait, qui devrait l’être. (…) Le culte de l’achevé a été célébré pendant des siècles. Il supposait une forme pleine, le respect des proportions, des règles de construction : le tout au service de l’amour du Beau. (…) Finir pour nous n’est plus l’équivalent d’achever, avec ce que le mot comporte de mise à mort. » Et si, pour le psychologue Janet, le sentiment d’inachèvement est aussi une maladie, l’incomplétude, l’inachèvement est surtout un espace d’horizon ou de limite de l’irréversible, l’inachevé ne se confond pas avec l’abandonné, pour Carlo Ossola,  qui ajoute : « la chose achevée ne demande hélas qu’à faire une photo et acheter une carte postale. (…) Il ne s’agit pas de souscrire à l’achèvement, mais de travailler fiévreusement à définir, partager, soigner, cet inachèvement. Une condition essentielle de l’oeuvre d’art et du vivant. » 

C’est cette fièvre enivrante que l’on retrouve dans la nouvelle exposition d’Hervé Télémaque présentée par ses complices historiques, Jacqueline Rabouan et Caroline Moussion, à travers une sélection d’oeuvres anciennes et nouvelles. Sculpture qui ressemble à une mine explosive XXL posée au sol, tableau de souris qui sourie (l’artiste venait d’en attraper une dans son atelier à la campagne), peinture qui perd nos repères (en hommage à la chute de l’artiste du toit de son atelier, et en réponse à un tableau drôle de Munch), marcs de café, collages, poupée de bébé blanc à moitié peinte en noir et transpercée d’un couteau dans le ventre (un écho au métissage de l’artiste ?), sculpture de  Josette (la soeur de l’artiste) et de Basquiat, immense voyage lumineux vers la Guinée, entre neige et barils de pétrole presque inachevés. J.-B. Pontalis a écrit : « L’esquisse, comme l’état amoureux, redoute, retarde la clôture du fini. Ce n’est pas que le pinceau, le crayon, la plume se soient arrêtés en chemin: ils n’ont pas voulu que le chemin s’arrête. Leur charme vient de là. Presque tout demeure possible. »  C’est dans ce chemin que se trouve l’oeuvre de Télémaque, dans la frontière grise et féconde entre l’achèvement et l’inachèvement, que Pessoa nommait l’intranquillité

 (1) A propos des objets qu’il peint, Télémaque déclare: « les gens ont perdu la capacité de voir dans les objets quotidiens le sens latent qui s’y cache. L’étrangeté, ce n’est pas que moi je redécouvre ce sens, mais que les autres l’aient perdu ».

(2) Anne Tronche, L’éclaireur, in Chroniques d’une scène parisienne.

(3) Titre d’une exposition réunissant Télémaque, Rancillac et Gassiot-Talabot au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1964.

(4) La technique du Lyannaj consiste à « allier et rallier, lier, relier et relayer tout ce qui se trouvait désolidarisé », in Manifeste pour les « produits » de Haute nécessité, Ernest Breleur, Patrick Chamoiseau, Serge Domi, Gérard Delver, Edouard Glissant, Guillaume Pigeard de Gurbert, Olivier Portecop, Olivier Pulvar, Jean-Claude William, ed. Galaade / Institut du Tout-Monde, 2009.

(5) « La Canopée est une stratégie, un alibi qui me permet de camoufler l’imprécision, le manque de sujet (…). Il faut conclure quand même. Je pars d’une confusion que je dois qualifier. Sans quoi, comment lâcher cet espace là ? », Télémaque, entretien avec Renaud Faroux, Centre Pompidou.

Texte de Hugo Vitrani