PRÉSENT          FUTUR         PASSÉ

Xavier Zimmermann

Infimes existences

26 janvier - 23 février

Rabouan Moussion - Zimmermann-9785 - WEB.jpg

Xavier Zimmermann. Composer avec le paysage

Défaire le paysage tel que nous le connaissons pour tromper l’accoutumance de notre regard, altérer le visible.  Trouver de nouveaux points de vue, amener le spectateur à expérimenter l’esthétique de l’inframince. Voilà semble-t-il la manière dont Xavier Zimmermann questionne le paysage et le regard habitué que nous portons sur la nature qui nous environne.  

L’esthéticien Étienne Souriau définissait l’habitude comme une « accoutumance […] qui empêche de voir l’aspect esthétique du quotidien ». Or les infimes existences ici présentées proposent au spectateur un arrêt sur l’aspect esthétique de l’ordinaire. Les clichés se font révélateurs de l’infime, de ce qui semble être un détail insignifiant, une donnée négligeable du paysage. 

Infimes – et monumentales – existences

L’infime et le monumental sont posés dans cette exposition à travers des traitements différents, qui questionnent le médium photographique à l’endroit de ce domaine mouvant qu’est le paysage. Xavier Zimmermann élabore un langage plastique qui use du geste photographique et joue sur les propriétés de ses trois principaux éléments : l’œil (du photographe d’abord puis du regardeur ensuite), le cadre (la sélection singulière faite sur le visible) et la lumière (traitée ici comme un élément qui viendrait nuancer le ton choisi, sans ajouter de valeur expressive). 

Le paysage semble décomposé en objets photographiques : en pendant à des vues de montagnes aux cimes rocailleuses, des ruches et des fleurs ordinaires sont considérablement agrandies. Cela n’est pas seulement le fait d’une gradation sur une échelle de valeurs, qui les magnifie en imposant une certaine attention, mais également celui d’un rapport à la touche picturale. L’artiste repense la visibilité de ces discrets maillons de la chaîne du vivant, rendant raison à la célèbre locution de Paul Klee qui observait que l'art ne reproduit pas le visible mais rend visible : les fleurs se détachent sur des flous transformant les différents plans en camaïeux de verts ; les lignes de crête sont dessinées dans la partie inférieure de ciels pâles comme sur des monochromes ; la couleur des ruches tranche au centre du bois qui vient redoubler le cadre. 

Cette série, Xavier Zimmermann l’a réalisée lors d’une résidence en Haute-Savoie. Au pied de montagnes arpentées quelques années auparavant, il est stupéfait par l’ampleur de la disparition des glaciers qu’il ne reconnaît plus. Les récits qu’il entend décrivent des pans entiers de montagne se décrochant subitement : le roc, fragilisé, cède et emporte avec lui les guides les plus aguerris. La soudaineté de ce changement opéré dans un paysage connu, aujourd’hui dissemblable, interpelle l’œil du photographe qui capte son altération en consentant à ce qu’elle reste imperceptible dans les clichés. La photographie instaure un jeu, qui tend la relation de ce que nous regardons à ce que nous savons de la nature qui habite le paysage, de son devenir.

Morceaux choisis

S’il est communément admis que le paysage est un morceau de pays, les morceaux choisis par Xavier Zimmermann le sont presque à contre-emploi. Il ne s’agit pas pour lui de relever un panorama enchanteur ou remarquable, mais d’effectuer des prélèvements visuels sur un ensemble délibérément peu spectaculaire. 

Ce qui relève du pittoresque – digne d’être (dé)peint, donc – l’est grâce au cadrage opéré dans le visible, qui correspond au dessein d’une image mentale portant dans sa genèse déjà la composition, les rapports de proportions, la particularité des tons. Il importe ici, à travers le médium photographique, d’aboutir à cette image déjà esquissée.

La vue que Xavier Zimmermann cherche à produire est finalement peu liée à la globalité de ce qui se joue-là, à l’étendue qui s’offre à lui, au réel planté dans le panorama. Il sélectionne des extraits du paysage à l’entour pour composer son tableau, constitué d’aplats, de touches et de tons, en jouant sur la netteté, le cadrage et la profondeur de champ. Il ne s’agit pas de présenter un « ça a été », pour reprendre la formule de Roland Barthes, mais de générer une image hors du temps, une image fabriquée, composée avec les éléments naturellement à disposition au même titre que les couleurs d’une palette.

Ce qui nous est donné alors à voir est non plus une photographie de paysage mais un cliché composé de paysage, lui conférant son plein statut d’objet plastique. 

Ce qui importe également et qui sous-tend la production de Xavier Zimmermann depuis ses débuts, est ce que la photographie révèle sans montrer, ce qui est suggéré mais que le spectateur ne peut qu’imaginer, composer à son tour en esprit afin d’élargir les limites de la représentation découpée par le cadre. L’ensemble de son travail semble mû par une recherche plastique sur le fil du visible. 

En 1994, il réalise Façades, série de vues nocturnes de pavillons de banlieue. Les cadrages frontaux et le caractère sériel pourraient la rapprocher d’une collection d’architectures, à la manière des typologies réalisées par les époux Becher, mais le propos s’en éloigne. Les portails et les clôtures repoussent le regard de manière systématique, alors même que l’indiscrétion du photographe noctambule est renforcée, qui saisit ces maisons endormies comme par effraction. Ces photographies mettent en évidence ce à quoi elles n’accèdent pas : ce qui se cache derrière, au-delà de la surface opaque des façades, et par extension ce qui ne tient plus de la simple apparence mais touche à l’essence des choses. Elles présentent le déficit du visible, ce qu’il est impossible de voir.

Les investigations de Xavier Zimmermann concernant cette lacune du regard se prolongent par la suite pour s’émanciper du sujet au profit du cadrage. Il favorise chez le spectateur une construction psychique de ce qui n’est pas montré, revenant à cette idée première d’un paysage en tant que construction idéelle de la nature. Certaines compositions cèdent la place centrale à de vastes ciels au bas desquels d’étroites langues de terres, canopées d’arbres ou chaînes de montagnes se détachent – Paysages français, Canopées, Infimes existences –, dans un décalage qui s’écarte du champ attendu, interpelle et questionne ce qui reste à la marge, à la lisière de la représentation. 

Si le paysage en tant que tel n’existe pas, il n’en est pas moins la construction de son spectateur – qui n’est plus ici un témoin passif du spectacle offert par la nature mais un regardeur qui se questionne sur le cadre choisi, sur les éléments qui demeurent hors-champ ou qui ne sont que suggérés, sur la picturalité des compositions. Aussi l’objet photographié apparaît-il finalement comme le prétexte amenant à une réflexion plus vaste sur le regard et les implications du médium photographique.

 1.  Vocabulaire d’esthétique, 1990.

2.  Nous reprenons ici la formule de Colette Garraud dans L’idée de Nature dans l'Art contemporain, 1994.

3.  La Chambre Claire, 1

Texte d’Alice Cazaux