PRÉSENT          FUTUR         PASSÉ

Hervé Télémaque

L’Inachevée “conception”

16 mars - 11 mai

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Extrait d’un entretien avec Hugo Vitrani

Hugo Vitrani : Votre exposition présente un immense tableau qui kidnappe notre regard et notre imaginaire. Pouvez-vous nous donner la signification de son titre mystérieux, Al l’en Guinée? 

Hervé Télémaque : Ce tableau de dix mètres de long est encore inachevé, c’est un tableau sur la mort. « Al l’en Guinée », aller en Guinée, c’est mourir, mais c’est aussi le paradis en Créole haïtien. Il est à la campagne, je vais probablement le finir demain.

Comment achève-t-on un tableau? Est-ce toujours nécessaire et possible de terminer une peinture aujourd’hui?

C’est une sacrée question, car le problème se pose dans ce cas précis. Souviens-toi de mes premières peintures, regarde ce que je peignais lorsque j’avais vingt ans, c’était le monde de la précision et de l’imprécision. Tout le programme Pop rejetait la sensibilité et l’inachevé, alors qu’aujourd’hui l’inachevé est une idée qui me passionne. Au début du Pop, c’était l’inverse, il s’agissait de travailler dans la précision, comme un artisan. Il y avait un côté très humble, celui de ne pas essayer de concurrencer la grande peinture, l’impressionnisme et l’expressionnisme abstrait. On abandonnait le fantasme de l’authenticité technique du tableau qui est avant tout l’expression de soi, l’inconscient, Freud. On abandonnait aussi la gestualité qui est l’expression organique de l’individu. Avec le Pop, on se camouflait derrière la technicité des artisans de l’art, des comics, de la photographie… on se réfugiait derrière cet anonymat. Je suis d’une génération intermédiaire, entre deux eaux, entre l’habitude d’essayer de finir un tableau et le non-fini. L’inachevé est finalement un statut intéressant. J’ai beaucoup réfléchi à Picasso qui est l’inventeur du non-fini moderne : Picasso n’a jamais achevé un tableau. L’historien John Berger disait que la grandeur de Picasso se trouve dans la période du cubisme analytique où il achevait magnifiquement ses tableaux. J’ai regardé en détail cette période et il m’apparait que Picasso n’a jamais terminé un tableau, ça ne l’intéressait pas. Il a tout de suite compris que finir un tableau n’avait pas d’intérêt, qu’il valait mieux que le tableau soit en attente de finitude, pour parler comme Ségolène Royale. On peut dire que ce tableau que je peins actuellement est presque achevé. Il est peint avec une seule main et non pas avec deux mains comme autrefois, ça dégouline un peu, mais il tend vers la précision. Au fond, j’ai remplacé le beau-fini pictural par celui de l’expression : quand l’expression me parait suffisante, je considère que c’est terminé. Et n’oublie pas que je suis passé par une période que j’ai appelé « la Canopée », avec l’arrêt de ma main droite. Je peignais des deux mains, et j’ai dû redevenir gaucher il y a une dizaine d’années. Alors dans ma peinture tout ressemblait à de la canopée, c’est à dire à tout ce qu’on ne voit pas, donc l’inachevée « conception ». 

Même lorsque votre peinture dégouline et multiplie les couches, elle n’est jamais épaisse…

J’ai toujours eu horreur de l’empattement fictif de la peinture. Quand c’est Braque qui le manie magnifiquement à la fin de sa vie, je n’ai rien contre. Je suis pour la finesse de la couche. Un tableau ne commence à exister qu’à partir de la troisième couche, fine. Dans mon cas, mon tableau est achevé lorsqu’il est arrivé à trois couches finement menées. On gagne en transparence avec la finesse du recouvrement, la sous couche est une richesse formelle de la couleur qui gagne en suggestion, car ce qui est en dessous parle. Mais tu verras que dans ce tableau récent, il y a pas mal d’hésitations, ce qui est hésitant est une production du temps. Pour revenir au cubisme analytique, il y a des périodes extraordinaires de Braque et de Picasso . Un conservateur anglais remarquait que le cubisme analytique est une sorte d’irritation presque alchimiste pour arriver au jaune de l’alchimie, et que lorsqu’on voit de loin ces tableaux, ils sont tous dorés. Ça ne me parait pas être une qualité, mais ils ont effectivement fait très attention à la matière. Braque a introduit la matière assez vite dans son travail, mais je suis très allergique au mauvais empatement impressionniste ou expressionniste, quoiqu’il y a ce tableau de Munch, Après la Chute, avec deux boxeurs qui se battent dans un coin, un tableau qui m’amuse beaucoup pour sa drôlerie.

La peinture n’est pas une matière innocente. Chez vous, elle est engagée, provocante parfois, poétique et politique. Elle devient souvent drôle, ce qui n’est pas étonnant lorsqu’on connait votre humour et votre attirance pour les dessinateurs de presse, notamment Pancho.

Ce tableau de Munch est le seul tableau qui m’a fait éclater de rire. Munch se moque de la violence physique et du cadrage du tableau. J’ai fais moi-même une chute dans mon hangar à la campagne, j’ai ensuite peint le ramassage de ma tête qui va dans une poubelle, une manière de dire que les peintres n’ont pas assez utilisé l’humour. Les poètes l’ont fait, la poésie s’intéresse à la drôlerie de la vie. La peinture devrait pouvoir aussi faire éclater de rire parfois. Elle est trop contaminée de sérieux, et il faudrait apprendre à se servir de la légèreté du cerveau qui passe d’une chose à l’autre : la peinture est apte à faire ce même mouvement.