PRÉSENT          FUTUR         PASSÉ

Xavier Zimmermann

Infimes Existences

3491-12 001.jpeg

 

Xavier Zimmermann, Infimes – et monumentales – existences

 Défaire le paysage tel que nous le connaissons pour tromper l’accoutumance de notre regard, altérer le visible.  Trouver de nouveaux points de vue, amener le spectateur à expérimenter l’esthétique de l’inframince. Voilà semble-t-il la manière dont Xavier Zimmerman questionne le paysage et le regard habitué que nous portons sur la nature qui nous environne.  

L’esthéticien Étienne Souriau, dans son Vocabulaire d’esthétique, définissait l’habitude comme un « automatisme acquis par répétition », une « accoutumance qui supprime les réactions à un stimulus constant ou répété et qui empêche de voir l’aspect esthétique du quotidien ». Or les infimes existences ici présentées proposent au spectateur un arrêt sur l’aspect esthétique de l’ordinaire. Les clichés se font révélateurs de l’infime, de ce qui semble être un détail insignifiant, une donnée négligeable du paysage. 

Cette série, Xavier Zimmerman l’a réalisée à la suite d’un constat sensible. 

Lors d’une résidence en Haute-Savoie, au pied de montagnes arpentées quelques années auparavant, il est stupéfait par l’ampleur de la disparition des glaciers qu’il ne reconnaît plus. Les récits à l’entour décrivent des pans entiers de montagne se décrochant subitement : le roc, fragilisé, cède et emporte avec lui les guides les plus aguerris. 

S’il est communément admis que le paysage, ce morceau de pays qui s’offre au regard, est soumis à diverses mutations, la soudaineté de ce changement opéré dans un paysage connu, aujourd’hui dissemblable, interpelle l’œil du photographe. Elle suppose l’activité d’un homme, de l’homme, qui n’est plus un spectateur passif du spectacle offert par la nature mais qui y tient au contraire un puissant rôle, altérant jusqu’à ces colosses de pierre.

En pendant à des photographies de montagnes aux cimes nues, des ruches colorées et des fleurs anodines sont considérablement agrandies. Ce changement d’échelle, qui est également échelle de valeurs, les transforme en motifs imposant une certaine attention. En un mot, elles en deviennent pittoresques – les voilà devenues dignes d’être (dé)peintes. L’infime et le monumental sont posés à travers des traitements différents, qui questionnent le médium photographique à l’endroit de ce domaine mouvant qu’est le paysage. Xavier Zimmerman élabore un langage plastique qui use du geste photographique et joue sur les propriétés de ses trois principaux éléments : l’œil (du photographe d’abord puis du regardeur ensuite), la lumière (traitée ici de façon à n’ajouter aucune valeur expressive à l’objet photographié), et le cadre (la sélection singulière faite sur le visible).

Le paysage semble décomposé en trois sujets, en trois objets photographiques – montagnes, fleurs et ruches. Les cimes des montagnes se dessinent dans la partie inférieure de vastes ciels, comme sur des monochromes – l’artiste mit au point cette procédure de prise de vue pour sa série de Paysages Français, récemment présentée à la BNF. La fleur quant à elle, est le seul motif discernable de la vaste surface colorée : le premier plan, agissant presque comme le repoussoir communément admis par les peintres de paysage, est flou, au même titre que l’arrière-plan duquel se détache le seul sujet digne d’intérêt : une fleur, banale. Cela fait écho à la célèbre locution de Paul Klee, observant que l'art ne reproduit pas le visible mais rend visible. En effet, l’artiste rend ici visibles de discrets maillons de la chaîne du vivant dont nous faisons, quoique moins modestement, partie. En regard, une série de ruches colorées, dont la sérialité et la procédure de prise de vue évoquent la photographie objective. Elles ne sont pas sans rappeler les typologies effectuées par Bernd et Hilla Becher rapportant un constat visuel, celui de la désindustrialisation du bassin de la Ruhr. Xavier Zimmerman nous signifie également une altération du paysage, mais la disparition est d’un autre ordre. Elle est liée à d’inéluctables mutations de notre milieu, accélérées par l’industrialisation. 

Les clichés n’enregistrent pas le passage du temps, mais apparaissent comme un « ça a été », un état du réel à un moment donné, sur un paysage oscillant entre constance et impermanence. Objective ou réaliste si l’on peut s’exprimer ainsi, voire délibérément peu spectaculaire selon les termes de Colette Garraud, la photographie de Xavier Zimmerman est également plasticienne à travers le jeu qu’elle instaure avec le visible, pour mettre en tension ce que nous regardons et ce que nous savons de la nature qui habite le paysage, de son devenir.

Alice Cazaux